Séisme politique à Kiev… Un remaniement gouvernemental inattendu déclenche une bataille au sein de l’Ukraine
À un moment où l’Ukraine semblait reprendre quelque peu l’initiative sur le terrain, le président Volodymyr Zelenskyy a créé une grande surprise politique en procédant à un vaste remaniement ministériel qui a entraîné la démission du ministre de la Défense et déclenché une vague de manifestations inhabituelle dans plusieurs villes ukrainiennes.
Le Parlement a approuvé la nomination de Sergueï Koretksi, ancien président de la société gazière publique « Naftogaz », au poste de nouveau Premier ministre, ainsi que celle de la plupart des membres de son gouvernement. Toutefois, cette nomination n’a pas occulté la polémique majeure qui a accompagné le départ du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, très populaire, à la suite d’un différend aigu avec le chef de l’armée.
Pourquoi cette modification intervient-elle maintenant ?
Ce changement intervient moins d’un an après le dernier remaniement ministériel, et seulement six mois après la nomination de Fedorov à la tête du ministère de la Défense, dans le but de faire avancer les réformes au sein de l’armée.
Cette décision est intervenue dans un climat d’optimisme relatif à Kiev, après que les forces ukrainiennes ont réussi à enrayer l’avancée russe et à étendre leurs frappes sur le territoire russe.
M. Zelensky n’a pas donné d’explications détaillées sur les raisons de cette décision, se contentant de souligner qu’« il est important de préparer le pays pour l’hiver », tâche qu’il a confiée à M. Kuretsky.
De son côté, la députée de l’opposition Ina Sofson a déclaré à l’agence « France-Presse » que cette décision « était tout à fait inattendue ».
Le moment choisi pour cette modification a suscité de nombreuses interrogations, l’expert politique Volodymyr Vyssenko estimant que cette décision pourrait être liée à la volonté de Zelensky de nommer l’ancienne Première ministre Yulia Sveridienko au poste d’ambassadrice auprès des États-Unis, à la suite d’informations parues dans les médias selon lesquelles l’ambassadeur actuel ferait l’objet d’une enquête pour corruption.
M. Kuretsky devra également préparer l’Ukraine et le secteur de l’énergie pour l’hiver, alors que l’on s’attend à ce que la Russie reprenne ses frappes contre les infrastructures électriques, après que des attaques précédentes ont privé des millions d’habitants de chauffage et d’électricité en raison de températures extrêmes.
Une division profonde autour de la question de la défense
La démission de Fedorov ne s’est pas déroulée dans le calme ; elle a provoqué une fracture manifeste au sein de la population et de l’institution militaire, et a poussé de hauts responsables militaires à exprimer, fait rare, des positions politiques sans détours.
M. Fedorov a déclaré que sa démission avait été motivée par une demande du chef de l’armée, Oleksandr Syrskyi, qu’il accusait d’avoir adressé un avertissement à M. Zelensky.
Le président ukrainien a répondu : « Franchement, un président en temps de guerre ne devrait pas être contraint de faire un choix dans une situation pareille », soulignant que la communication entre les deux parties était pratiquement coupée.
Zelensky a ajouté : « Je souhaite vivement parvenir à l’unité. »
Depuis son arrivée au ministère de la Défense en janvier, M. Fedorov s’est efforcé de faire évoluer l’armée vers une modernisation accrue, notamment dans les domaines de la technologie et des drones, ce qui l’a mis en conflit avec M. Sierski, considéré comme plus attaché aux méthodes militaires traditionnelles.
M. Sierski a quant à lui déclaré : « Nous devons nous concentrer sur la guerre et sur une stratégie efficace. »
En signe de protestation contre le départ de Fedorov, le commandant en second de l’armée de l’air a démissionné, estimant que sa destitution porterait « un préjudice considérable à la défense du pays ».
De même, le commandant des forces interarmées ukrainiennes, Mykhailo Drabati, dont le nom est évoqué comme successeur potentiel de Sirs’ky, a déclaré que l’armée « avait besoin de changement », soulignant la nécessité de ne pas interrompre le processus de réforme.
En attendant la décision officielle, Zelensky a nommé Yevgueni Khamara, un responsable des services de renseignement peu présent sur la scène politique, au poste de ministre de la Défense par intérim.
Le chef de l’armée sous pression
La crise porte essentiellement sur les accusations portées par Fedorov à l’encontre de Sierski, qui aurait entravé d’importantes réformes au sein d’une armée épuisée par quatre années de guerre, tout en faisant l’objet de critiques et de scandales liés à la manière dont sont traités les conscrits.
Serski est né en Russie soviétique en 1965, mais il est resté en Ukraine après l’effondrement de l’Union soviétique.
Son nom s’est fait connaître dès les premiers mois de la guerre, lorsqu’il a dirigé la défense de Kiev après l’invasion russe et a contribué à faire échouer les tentatives visant à prendre le contrôle de la capitale.
Il a également dirigé la contre-offensive ukrainienne menée à un rythme soutenu dans la région de Kharkiv à l’automne 2022, une offensive qui a permis à Kiev de regagner de vastes territoires.
Mais son image a ensuite été ternie par des critiques l’accusant d’adopter une approche similaire à celle des dirigeants de l’ère soviétique et de ne pas accorder suffisamment d’attention aux pertes humaines. En revanche, Fedorov prônait une guerre s’appuyant davantage sur les drones et la technologie, dans le but de réduire les pertes humaines.
Selon certains analystes, Zelensky aurait finalement choisi de ne pas s’en prendre au chef de l’armée à un moment délicat, et aurait préféré sacrifier Fedorov, bien que celui-ci fût l’un de ses plus proches collaborateurs et alliés.
Quelle est la prochaine étape ?
Bien qu’un ministre de la Défense par intérim ait été nommé, la confirmation du nouveau ministre nécessite un vote du Parlement.
La date de la séance au cours de laquelle sera officiellement désigné le successeur de Fedorov n’a pas encore été fixée.
En revanche, des manifestants s’apprêtent à organiser de nouvelles manifestations vendredi soir dans plusieurs villes ukrainiennes, afin de réclamer la réintégration de M. Fedorov à son poste.
Cette décision a-t-elle une incidence sur la guerre ?
En Russie, les blogueurs militaires ont manifestement salué la confusion qui règne à Kiev ; l’un d’entre eux a même remercié Zelensky d’avoir limogé un ministre qui « avait causé de nombreux problèmes » aux forces russes.
Quant à Maria Berlinska, experte en drones, elle a déclaré que l’Ukraine avait perdu un « ministre extrêmement compétent » qui était capable de « renverser le cours de la guerre ».
Elle a ajouté : « Nous n’en ressentirons pas les conséquences demain (…) mais nous les ressentirons d’ici la fin de l’automne, et certainement en hiver. »
Depuis le front, un soldat ukrainien a déclaré à l’agence « France-Presse » qu’il ne comprenait pas les raisons de cette décision.
Il a ajouté : « Malheureusement, ce sont les décisions politiques qui déterminent directement comment nous combattons, avec quels moyens nous combattons et combien de personnes reviendront vivantes de cette guerre. »
Ainsi, le remaniement gouvernemental à Kiev ne semble pas être un simple changement administratif, mais bien une crise politique et militaire survenant à un moment délicat, dont les véritables conséquences pourraient se faire sentir à l’approche de l’hiver et à mesure que la pression s’intensifie sur le front.



