La démence pourrait également menacer le conjoint… Une étude portant sur un million de couples révèle un chiffre inquiétant

Une vaste étude portant sur près d'un million de personnes mariées à Taïwan a révélé que le diagnostic de démence chez l'un des conjoints pourrait être associé à un risque accru que son partenaire développe la maladie au cours des années suivantes, un résultat que les chercheurs considèrent comme un indicateur important de la nécessité d’étendre les soins de santé à l’ensemble de la famille, et non au seul patient.
L'étude a montré que les conjoints de personnes atteintes de démence présentaient un risque accru d'environ 70 % de développer eux-mêmes la maladie, sous toutes ses formes, par rapport à des personnes similaires dont le partenaire n'était pas atteint. Cela équivaut, en moyenne, à environ 3 cas supplémentaires pour 100 personnes sur une période de cinq ans.
Les chercheurs ont toutefois souligné que ces résultats, publiés dans la revue « JAMA Network Open », ne signifient pas que le fait de s’occuper d’un conjoint atteint de démence entraîne directement l’apparition de la maladie chez l’autre partenaire. Ce lien pourrait en effet résulter d’un ensemble complexe de facteurs sociaux, sanitaires et environnementaux que le couple partage depuis de nombreuses années.
Du risque individuel au risque familial
Chi-Xin Wu, chercheur associé à l’étude et membre des Instituts nationaux de recherche en santé de Taïwan, a déclaré que ces résultats faisaient passer l’évaluation du risque de démence « du niveau individuel au niveau familial ».
M. Wu a expliqué que le lien observé pourrait être lié aux similitudes entre les deux partenaires avant le mariage, puis à l’accumulation, au fil des années, d’habitudes quotidiennes communes, telles que les habitudes alimentaires, le niveau d’activité physique et l’environnement de vie, sans oublier les pressions psychologiques et physiques liées à la prise en charge d’un partenaire atteint de démence.
Toutefois, le chercheur a souligné que l’étude n’avait pas pu mesurer directement la prestation de soins ; elle ne doit donc pas être considérée comme une preuve irréfutable que la prise en charge d’un patient est la cause de la démence chez l’autre partenaire.
Des données massives provenant de Taïwan
Les chercheurs se sont appuyés sur l’analyse des données de 955 105 personnes mariées, dont 118 904 femmes dont le mari était atteint de démence et 72 117 hommes dont l’épouse était atteinte de cette maladie.
Ces groupes ont été comparés à plus de 764 000 personnes dont le conjoint n’était pas atteint de démence.
L’analyse s’est appuyée sur la base de données de l’assurance maladie nationale de Taïwan pour la période allant de 1998 à 2022. Les participants étaient nés entre 1930 et 1969 et comptaient chacun un seul mariage enregistré avec un partenaire du sexe opposé.
La durée moyenne de suivi était de 7 ans chez les femmes dont le mari était atteint de démence, et de 5,5 ans chez les hommes dont l’épouse était atteinte de démence.
Après avoir pris en compte un ensemble de facteurs, notamment l’âge, le revenu, le lieu de résidence, le nombre d’enfants et le recours aux services de santé, il est apparu que le risque de développer une démence était accru de 74 % chez les femmes dont le conjoint était atteint, par rapport à celles dont le conjoint n’était pas atteint.
Quant aux hommes, le risque a augmenté de 69 % chez ceux dont les épouses étaient atteintes de démence, par rapport aux hommes du groupe de référence.
En termes de risque relatif, les femmes dont le conjoint était atteint ont enregistré une augmentation de 2,75 points de pourcentage de la probabilité de développer une démence au cours des cinq années suivantes, tandis que cette augmentation atteignait 3,49 points de pourcentage chez les hommes.
La maladie d’Alzheimer et la démence vasculaire
Ce lien ne se limitait pas à un seul type de troubles de la mémoire et de la cognition. En analysant séparément la maladie d’Alzheimer et la démence vasculaire, des tendances similaires sont apparues, ce qui suggère que le lien entre la maladie chez l’un des conjoints et le risque accru pour l’autre pourrait s’étendre à plusieurs formes de démence.
L’augmentation relative du risque était plus marquée chez les personnes plus jeunes, mais le nombre de cas supplémentaires était plus important parmi les groupes d’âge plus avancés, car le risque de démence augmente naturellement avec l’âge.
Les chercheurs ont également observé qu’un revenu plus élevé et un nombre plus important d’enfants pouvaient être associés à un affaiblissement du lien entre la maladie d’un des conjoints et le risque de maladie chez l’autre, ce qui s’explique peut-être par la disponibilité de meilleures ressources financières ou d’un réseau familial plus étendu permettant de partager les charges liées aux soins.
Les chercheurs ont également souligné que le faible nombre d’enfants était associé à une proportion plus importante de participants appartenant aux tranches de revenus faibles, ce qui signifie que la taille de la famille pourrait refléter un aspect des conditions socio-économiques dans lesquelles évoluent les couples.
Bien que des études antérieures aient mis l’accent sur le fait que les hommes étaient susceptibles d’être davantage affectés lorsque leur épouse était atteinte de démence, cette nouvelle étude a révélé que l’intensité de ce lien était très similaire chez les hommes et chez les femmes.
Des facteurs communs pourraient expliquer ce risque
Les chercheurs estiment que les conjoints peuvent présenter de nombreux facteurs communs influant sur la santé cérébrale, tels que l’alimentation, l’activité physique, le tabagisme, la consommation d’alcool, le niveau d’éducation, le revenu, l’exposition à la pollution atmosphérique, et les maladies cardiovasculaires.
La prise en charge d’une personne atteinte de démence peut ajouter de nouveaux facteurs de stress, tels que le manque de sommeil, l’isolement social, le stress chronique, le non-respect des rendez-vous médicaux ou la diminution de l’activité physique.
Tous ces facteurs peuvent avoir un impact sur la santé cognitive à long terme, mais l’étude n’a pas pu déterminer le poids indépendant de chaque facteur pris séparément.
Selon M. Wu, le diagnostic de démence chez l’un des conjoints doit être l’occasion pour les médecins d’évaluer également la santé de l’autre conjoint, notamment sa mémoire, son état psychologique, la qualité de son sommeil, sa tension artérielle, son diabète et son taux de cholestérol.
Selon les chercheurs, il convient également de prendre en compte le niveau de soutien familial dont bénéficie le conjoint en bonne santé, ainsi que la possibilité de bénéficier de moments de répit dans ses responsabilités d’aidant, en particulier lorsqu’il est le principal responsable des soins prodigués au patient.
Limites importantes de l’étude
Malgré l’importance des résultats, les chercheurs ont souligné l’existence de plusieurs limites à prendre en compte.
En effet, l’étude s’est appuyée sur les diagnostics de démence figurant dans les registres et les demandes de remboursement d’assurance maladie, ce qui peut entraîner une classification imprécise de certains cas ou ne pas permettre de détecter les cas précoces qui n’ont pas été officiellement diagnostiqués.
De même, la détermination des relations conjugales s’est appuyée sur des registres officiels, qui ne reflètent pas toujours pleinement la réalité, comme dans le cas de séparations de fait ou de divorces non enregistrés à certaines périodes.
Les chercheurs ont souligné que le taux de divorce chez les personnes d’âge moyen et les personnes âgées à Taïwan s’élevait à environ 8 % en 2015, un facteur susceptible d’influencer l’interprétation de certaines relations conjugales au sein de la base de données.
Ainsi, l’étude ne prouve pas que la démence se transmette entre conjoints ni que la prise en charge du malade soit à l’origine de la maladie, mais elle révèle un lien fort qui mérite d’être pris en compte, et elle invite à considérer la démence comme un problème familial nécessitant une surveillance et un soutien également pour le conjoint.



